Gérard Serée a un côté forgeron, un peu Vulcain/Héphaïstos avec des grosses pognes musclées et un pied qui boîte. Un Normand râblé natif d’Evreux qui aurait rôti sa peau au soleil méditerranéen, sous la force structurante du dieu solaire Apollon. Auparavant, il a posé son chevalet sur les ports de la Côte Fleurie, dans les bocages fiévreux. Il a rejoint la mer après avoir quitté un repli de terre ombreux, une famille multipliée, la misère industrielle en milieu rural. Et la peinture, celle de Chagall ou celle de Picasso qu’il voit reproduite, et qu’il copie d’un œil rêveur, avant de l’apprendre. Il reste peu de traces de cette période pourtant fondatrice, quand le jeune Serée prenait la mesure de son premier « pays ». A quinze ans, il a déjà quitté la Normandie pour découvrir la Côte Basque et aperçu l’Espagne proche. Il voit la première rétrospective de Chaïm Soutine au Jeu de Paume, et sans doute cette percée vers Paris le marque puisqu’il peint avec une palette riche, d’une brosse large, dans une épaisseur organique, au creux de la carcasse du bœuf écorché. Il retrouve sa fraîcheur et le volume des tripes palpitantes, de ces couleurs virulentes, acides ou impériales dans lesquelles il teindra la toge de ses futures toiles, « romaines » ou « étrusques » à moins que tout simplement « ibériques ». La dimension sacrificielle, désespérée, mais aussi la réalité vue au prisme de l’humour, seront des orientations décisives de cet admirateur d’El Cordobés (j’ai vu un certificat souillé par le temps de l’école de Benidorm près d’Alicante, mais beau crachat, belle médaille). Cet apprenti torero, jeune blondinet alors, se musclant au judo pour résister aux beignes paternelles, courant sur les rails pour fuir les conséquences de quelque larcin, à la vie à la mort, comme le prouve le goût du risque visible dans ses affinités avec la corne, le névé glissant et la dent du loup, ou encore le canyon et les « voies » suivies dans les Alpes. Un goût exprimé par le jeune Daniel Biga des Oiseaux Mohicans, la descente au fond du gouffre.
Il voit la première rétrospective de Chaïm Soutine au Jeu de Paume, et sans doute cette percée vers Paris le marque puisqu’il peint avec une palette riche, d’une brosse large, dans une épaisseur organique, au creux de la carcasse du bœuf écorché.
Ce même héros, dont la biographie exprime la geste presque glorieuse, est un modeste. Payer de sa personne oui, mais sans rougir de troquer l’habit de lumière pour la tenue d’homme-grenouille aux jeux d’Intervilles, quitte à substituer aux banderilles sur la robe sanglante les cornes de vachettes affrontées à mains nues. Et n’est-ce pas finalement aussi dangereux ? La vie ordinaire n’est-elle pas composée de menus faits héroïques ? On ne saurait méditer assez ce genre de vérités tant la vie de notre héros est faite d’affrontements parfois dommageables à son intégrité physique… il suffirait de la voir manipuler devant la caméra le bidon d’acide, ou la gouge, la pointe ou le scalpel pour entamer la plaque de cuivre, et tout cela (la gravure qui, rogressivement, s’est mise à occuper une telle place dans son activité vouée à l’origine à la peinture, on l’a vu) à mains nues. Il repasse la main pour essuyer les barbes de métal et mesurer les creux. Froidement, en toute connaissance de cause. Casse-cou, aimant les expériences aux limites, et de fait résistant comme pas un, suivant l’exemple de son propre panthéon d’artistes, (Bruno Mendonça, 17 accidents de moto) ou prêts à prendre le large comme il l’a souvent fait, admiratif de l’esprit décisif d’un Gauguin, plaçant entre lui et une Europe de conventions, un comportement de Tahitien de la haute époque. Avec l’une des dernières péripéties de son existence aventureuse, même à un niveau humble, il a failli non plus « larguer » une vie léthargique, comme nous le rêvons tous, mais se retrouver largué de la vie elle-même, par la rencontre mal orientée avec un 19 tonnes qui aplatit son véhicule porteur notamment de « Minette » (sa chatte) et d’une certaine quantité de côtelettes d’agneau de la boucherie de Pierrefeu. Il eut même une pensée pour elles en reprenant conscience. Retrouvé comme par miracle par les siens, il était presque envahi par l’anonymat hospitalier et par le sans figure. Il se met alors à peindre furieusement des têtes d’Etrusques encore, mais aussi la sienne propre qu’il grave très noire, encore sous les bandages. Les profils de ses têtes sont à peine arrachés à une gangue épaisse. Le risque de la défiguration le ramène à l’expérience de la figuration dont il se détache à présent, ou plutôt qu’il réinvente à la raclette sur un fond uni, signant des arabesques ou le chiffre d’un nom, flirtant avec l’univers des formes. Mais revenons à ce moment digne d’un fabliau du Moyen Age, cette scène intemporelle, racontée par le peintre lui-même. Il fait moins quinze degrés… il neige… Le « peintre » a 16 ans. Sait- il ce qui va advenir de lui lorsqu’il s’enfonce dans la forêt à la recherche du « sous-bois enneigé » qu’il va déraciner de la froide terre pour le déplacer, tel quel, sur la toile qu’il vient de poser sur le chevalet. Comme il ne reste rien de tout cela, perdu dans les brumes du temps écoulé, nous pouvons d’autant mieux imaginer ce paysage et le jeune chevalier blondinet en queste d’aventure dans cette forêt gelée, quelque part à l’intérieur des terres normandes.
Il est encore le groom de Soutine, un enfant à l’enfance démesurément brève, ne perdant pas une occasion de confronter sa révolte à d’autres propositions, comme le pacifisme de Lanza del Vasto rencontré de façon improbable à Evreux.
Quoiqu’azuréen (ou niçois), par l’accent et par le mode de vie, il n’est pas coupé de tout lien avec cet autre rivage, ni avec l’époque où il trimait/ trimardait, jouant le moulin ou l’usine, le peintre en bâtiment contre le fils docile. La peinture et les voyages le sauvent, ou bien, c’est une constance décidément, le mettent à l’épreuve. Il est encore le groom de Soutine, un enfant à l’enfance démesurément brève, ne perdant pas une occasion de confronter sa révolte à d’autres propositions, comme le pacifisme de Lanza del Vasto rencontré de façon improbable à Evreux. La recherche des images aimées à travers la peinture, la rencontre d’autres individualités fortes. L’errance pourrait-on dire, on the road, à la manière de Jack Kerouac ou des poètes de la Beat Generation, suivant une circum-navigation sur la mare nostrum. On ne peut énumérer les escales, parfois terrifiantes, de son périple, marquées par la dèche ou par un destin contraire. Il marche aussi à la bonne étoile et rencontre parfois une main secourable. J’aime assez pour ma part l’aventure corse. Le jeune héros vient de faire son voyage en orient, mais il a vu surtout des casques bleus, ou des chars israéliens (on est en 1967). Il est à peine majeur aux yeux de la loi. Au lieu de faire Ithaque, il rebondit cette fois en Corse. Après avoir bu l’eau douteuse d’une citerne à Beyrouth, le voici dans l’île, se débrouillant en peignant des craies sur le trottoir. Une technique mise au point en Espagne. Il peint tantôt un Modigliani, tantôt un Saint- Jean Baptiste du Greco. Un jour de malchance, il est arrêté par des motards, puis emporté dans une voiture de police parce qu’il faisait de l’autostop sans papiers… il est accusé d’un cambriolage commis dans le coin. La voiture de police fonce sur les petites routes. Arrivé au commissariat, il est interrogé, et comme il a l’air d’avoir 15 ans, on ne le croit pas. Et comme il rigole tout le temps, gêné, les gendarmes décident de lui faire peur. On l’entoure, une dizaine de gendarmes. On lui ordonne de dessiner un buste de Napoléon placé devant lui. Il répond qu’il n’a pas envie. Au retour, les gendarmes s’arrêtent dans un restaurant pour déjeuner. Il n’a pas d’argent, alors la patronne lui dit qu’il est son invité, mais les gendarmes payent leur repas. Ses démêlés avec les gendarmes corses anticipent sa méthodique évasion du lieu associé à l’oppression familiale. Sans participer aux événements de mai 68, il se prépare à accomplir son rêve : devenir un peintre, devenir libre. Il dormira presque trois mois à Cannes sous un palmier, toutes ses économies dérobées, travaillant le soir au restaurant « Sam le grilleur », place de l’Etang. Il travaillera ensuite dans un hôtel à Nice, puis reprendra ses études avec une bourse pour la Villa Arson, l’école des Beaux-Arts de Nice. Nous avons voulu donner ici un fragment épique de la vie d’un peintre dans ses commencements. La suite est mieux connue. Elle est détaillée dans sa chronologie biographique [www.gerardseree.com].
Gérard Serée est un peintre plein d’énergie et de rythme dansant qui accorde une grande attention aux pigments, à la matière, au geste. Un peintre gestuel qui anime l’abstraction figée jusqu’à rejoindre (par exception) la figuration, un danseur au pinceau, et un escrimeur aux diverses armes.
Rappelons que Gérard Serée est un peintre plein d’énergie et de rythme dansant qui accorde une grande attention aux pigments, à la matière, au geste. Un peintre gestuel qui anime l’abstraction figée jusqu’à rejoindre (par exception) la figuration, un danseur au pinceau, et un escrimeur aux diverses armes. Ses toiles récentes sont vives et forment sur un fond uni des lignes capricieuses. Il utilise des outils inattendus pour faire apparaître la couleur du fond, comme l’homme des cavernes trace avec une branche carbonisée. Il est aussi bien un graveur qu’un peintre, et par conséquent un amateur de poètes et leur ami. Ses livres sont écrits en général par les poètes sur un beau papier épais, d’une belle encre et il choisit à l’avance les gravures qui accompagneront les poèmes. Il fabrique ensuite lui-même les étuis en bois ou en carton toilé qui protégeront ces livres. Le nombre et la variété en est considérable. Pour citer quelques noms, il a édité dans son atelier Gestes et Traces, à Nice, des poèmes de poètes célèbres comme Pierre Dhainaut, Michel Butor, ou Bernard Noël, mais aussi ceux d’un très grand nombre d’autres poètes de valeur. Son admiration pour les peintres du passé est parallèle à sa connaissance des peintres de « Support/Surface », de la peinture américaine, ou des peintres de « L’Ecole de Nice ».
Marc Kober, 2015